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En 2016, près de 60 % des naissances à travers l'Hexagone ont eu lieu hors mariage. Peut-on y voir le signe d'une faible religiosité française ?

Crédit PHILIPPE HUGUEN / AFP

Crédit PHILIPPE HUGUEN / AFP

Atlantico : Selon les chiffres Eurostat, en 2016 près de 60 % des naissances ont eu lieu hors mariage. Qu'est-ce qui pourrait expliquer ces chiffres selon vous ? Peut-on y voir le signe d'une faible religiosité française par exemple ? 

 
Gérard Neyrand : La montée des naissances hors mariage est une constante qui s'affirme depuis les années 1970 dans tous les pays européens. En France, elle est particulièrement manifeste, celles-ci devenant majoritaires dès le milieu des années 2000. Cela traduit un processus de désinstitutionnalisation du mariage, autrement dit de baisse de sa valeur instituante, qui se traduit par au moins trois indices statistiques : la montée des unions libres et concubinages (qui deviennent rapidement le premier mode de constitution des couples), la montée des divorces et la montée des naissances hors mariage.
 
Bien sûr cela correspond à la baisse de l'importance de la religion dans la vie sociale, notamment la chute des pratiques religieuses, qui se concentrent sur les grands évènements de la vie ; parallèlement à la valeur croissante accordée à l'individu et à l'expression de soi, alliée à la prépondérance donnée à l'amour non seulement comme motif de constitution du couple mais aussi raison de son maintien (ou de sa remise en cause en cas de désamour). L'authenticité relationnelle est devenue un valeur cardinale, exigée pour tous les prétendants à la conjugalité. A ce titre le passage par l'institution n'est plus obligatoire, l'enfant venant alors symboliser le passage à la vie familiale, le mariage intervenant de plus en plus comme une confirmation, à valeur plus symbolique que véritablement institutionnelle. Il reste d'autant plus facultatif aujourd'hui que depuis 2001 le Pacs est venu proposer une autre forme d'institutionnalisation, moins contraignante et moins chargée idéologiquement. Le nombre de contrats civils tend d'ailleurs à rattraper le nombre de mariages, et ce essentiellement pour des couples hétérosexuels qui y trouvent une modalité plus conforme à leur mode d'engagement dans une France qui depuis la fin des années 1960 a pris ses distances à l'égard du modèle antérieur de la famille, celui de la femme au foyer.
 

Est-ce que l'augmentation des naissances hors mariages traduit une plus forte instabilité de la famille ?

 
Tout dépend de ce qu'on attend par instabilité. De fait, les naissances hors mariage se réalisent dans leur très grande majorité au sein de couples, la famille n'est donc pas remise en question, même si elle est moins institutionnalisée. Ce qui la remet en question c'est plutôt la grande fréquence des séparations par la suite (on sait que le taux de divorce est d'environ un sur deux), exprimant la tension entre la volonté de réalisation personnelle à travers l'autre (ce que j'appelle l'individualisme relationnel) et la difficulté à tenir cet objectif réciproque, alors même que l'enfant peut venir apporter une grande perturbation dans des couples qui vivent parfois ensemble depuis de longues années quand ils décident de procréer. Ceci dit, la fréquence des recompositions familiales montre que la famille continue à représenter une valeur centrale à l'ère du néolibéralisme, valeur familiale qui reste plébiscitée dans tous les sondages.
 
 

Quels peuvent être les différences liés à une naissance hors mariage et une naissance au sein d'un mariage ? A la fois pour l'enfant et pour la famille. 

 
Autrefois les naissances hors mariage étaient très fortement disqualifiées, autant sur le plan symbolique (avec les dénominations de bâtards, ou de filles mères) que sur le plan institutionnel, où les enfants "légitimes" bénéficiaient de garanties que n'avaient pas ceux qui naissaient hors mariage. Aujourd'hui, avec l'évolution des moeurs et des lois qui l'ont encadrée, les enfants ont les mêmes droits quel que soit le statut marital de leurs parents, et les connotations symboliques sont beaucoup plus faibles, le fait de vivre ensemble hors mariage étant devenu chose commune. L'éventuelle valorisation ou discrimination liée au statut matrimonial des parents dépend alors beaucoup du milieu dans lequel se trouve l'enfant et des convictions qu'il exprime (les milieux populaires, et à l'opposé la grande bourgeoisie, ainsi que les croyants, accordant beaucoup plus d'importance au mariage que le reste de la population).

 

Source :

Atlantico

Tag(s) : #SIGNES DES TEMPS APOCALYPTIQUES